La situation de la Wallonie va empirer à la suite de la réforme

Au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, le débat est toujours aussi vif autour du Pacte d’excellence.

Tenace opposant à la réforme, le député Laurent Henquet (MR) s’inquiète particulièrement de l’allongement du tronc commun qui y est prévu (voir encadré ci-dessous). Les effets de cet allongement seront “délétères” et risquent “d’amener l’école francophone au niveau des pays sous-développés”, affirme-t-il. Pour donner davantage de légitimité à ses arguments qu’il juge trop peu connus, il a présenté le Pacte au professeur de psychologie cognitive à l’université de Gand, Wouter Duyck. “En Belgique francophone, ce sont les sociologues qui mènent les débats. Il me paraissait intéressant de changer de perspective”, argumente-t-il. Pour le coup, il ne s’est pas trompé de profil. Dans un entretien accordé à “La Libre”, Wouter Duyck juge le Pacte “catastrophique”. “Quand j’en parle en Flandre tout le monde hallucine, personne ne me croit. C’est une réforme idéologique dans laquelle je ne vois ni exigence ni excellence, et à la suite de laquelle la situation de la Wallonie va empirer.”

1. Le tronc commun pénalise tous les élèves

“Aujourd’hui, affirme Wouter Duyck pour entamer son argumentaire, il y a une différence de presque un an dans le développement cognitif entre un adolescent francophone et un adolescent néerlandophone. Les jeunes francophones sont très en retard, et j’explique cette différence par l’existence d’un tronc commun jusqu’à l’âge de 14 ans du côté francophone, alors qu’il est moins strict du côté néerlandophone. Je cite pour cela une étude internationale de référence publiée par Heiner Rindermann qui prouve les risques liés au tronc commun. Au regard de la psychologie cognitive, on observe en effet que les classes hétérogènes induites par un tronc commun qui rassemble tous les élèves quels que soient leurs profils, handicapent tout le monde. Les plus forts s’ennuient, les plus manuels s’ennuient tout autant. Quant à ceux qui ont le plus de difficultés, ils peinent à trouver leur place. Au contraire, il apparaît que des classes homogènes ont un effet positif concernant les capacités de lecture, de calcul, de raisonnement, mais aussi en ce qui concerne les capacités cognitives créatives et techniques. Il est établi de façon évidente que les élèves apprennent beaucoup plus de l’enseignant, et de sa capacité à motiver ses élèves, que des relations interpersonnelles au sein de la classe.”

2. Avec le Pacte, on met la charrue avant les bœufs

De surcroît, continue le professeur, les conditions minimales pour la mise en place d’un tronc commun ne sont pas rencontrées. “Rien ne prouve que la future formation initiale des enseignants sera suffisante pour aider les profs à faire face à des classes hétérogènes. Par ailleurs, les grilles horaires prévues ne présentent ni un tronc commun réellement polytechnique, ni un tronc commun capable de renforcer les apprentissages de base, car on réduit les heures dévolues au français et aux mathématiques.

Enfin, les deux heures hebdomadaires dédiées à de l’accompagnement personnalisé, à la remédiation ou au dépassement sont très insuffisantes. Elles ne permettront pas aux enseignants de faire face aux différences de niveaux qu’ils constateront dans leurs classes. ”

3. Une orientation précoce est plus efficace

Wouter Duyck se dit conscient de la nécessité de réduire au maximum les inégalités sociales, et le fait que l’origine socio-économique des élèves pèse sur leur choix de filière (un élève dont les parents n’ont pas un diplôme universitaire a moins de chance de choisir la filière générale qui y mène). Pour lui cependant, une orientation précoce a plus de chance de favoriser le développement cognitif de l’enfant (c’est-à-dire l’acte de connaître) et de lutter contre les inégalités sociales qu’un tronc commun. “On peut aider un élève à s’orienter avec justesse grâce à des tests cognitifs que l’on pourrait généraliser. J’ai

travaillé la question pour le gouvernement flamand. Ces tests cognitifs montrent avec beaucoup d’objectivité le potentiel de l’élève. Et cela, indépendamment de son origine sociale. Organiser de tels tests, tout en renforçant le rôle des PMS, serait bien plus efficace pour le développement cognitif de chaque enfant, mais également pour favoriser l’égalité sociale face au choix des études.”

4. La réussite dépend surtout de la motivation des élèves

Vouloir organiser des tests cognitifs, insiste WouterDuyck, “ne veut pas dire que l’on considère que tout est prédéterminé, et que l’on ne peut rien faire pour aider un élève à progresser. Mais on part du principe que si les résultats scolaires d’un enfant ne sont pas déterminés à 100 % par son intelligence, ils le sont davantage que par son origine sociale”. La réussite scolaire d’un enfant ne dépend que de 15 % des origines sociales, développe le professeur. “Or, en Wallonie, où les sociologues ont mis la main sur les débats relatifs à l’école, toute l’attention est focalisée sur ces 15 %. On oublie que ce qui détermine le plus la réussite, et favorise le plus la mobilité sociale, c’est l’ambition que l’enseignant a pour son élève, et la motivation qui en résulte chez ce dernier.” L’essentiel est donc de favoriser de bonnes pratiques pédagogiques plutôt que les réformes de structure, concluent Wouter Duyck et Laurent Henquet.

Quinze ans. Parmi les réformes prévues par le Pacte d’excellence, se trouve l’allongement du tronc commun actuellement en cours jusqu’à 14 ans. A l’avenir, tous les élèves, de leur entrée en maternelle jusqu’à la fin de la troisième secondaire, suivront donc exactement le même cursus. L’objectif est d’assurer à tous l’apprentissage des savoirs de base afin que chaque élève puisse prendre le temps de discerner avec justesse la filière dans laquelle s’engager. L’implémentation du tronc commun débutera progressivement dès septembre 2020.

(Verschenen in La Dernière Heure en La Libre Belgique, 26 april 2018, PDF) (frontpage PDF)

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